TEXTES NOUVELLEMENTS PUBLIÉS

A PROPOS DE GIUSEPPE PENONE ET DE LA « TRANSCRIPTION DE LA STRUCTURE MUSICALE DES ARBRES »

Giuseppe Penone, « Transcription musicale de la structure des arbres », Château du Pin, Fabras, Ardèche, avril 2011.

En 2011, le sculpteur italien Giuseppe Penone intervient dans le paysage ardéchois. Ce texte, récit d’un étonnant voyage, est paru en 2012 aux Éditions du Pin.

L’aventure « Traversées » commence en 2009. Traverser un département, l’Ardèche, autrement qu’en clichés, en images d’Épinal. Demander à un artiste au talent reconnu, de stature internationale, de traverser l’Ardèche à sa manière. Une aventure portée par quatre associations réunies par leur passion de l’art contemporain au sein d’un collectif : « Traversées ». Du nord au sud du département : La Fabrique du Pont d’Aleyrac à Saint-Pierreville, le Château du Pin à Fabras, Pas d’Panique à Lagorce, Sur le sentier des lauzes à Saint-Mélany. Mettre en réseau des actions, des capacités et des rêves ; parler, écrire, gamberger, faire le choix d’un artiste… Et, très vite, demander à deux scientifiques familiers du département, d’appuyer cette démarche, de jalonner nos rêves : Dominique Baffier, conservatrice de la Grotte Chauvet et le paysagiste Gilles Clément enverront au sculpteur italien Giuseppe Penone l’étrange invitation à traverser l’Ardèche, terra incognita.

Fin 2010, à Paris, en compagnie de Gilles Clément, nous voici à Paris, au  Vicolo, un restaurant italien proche de l’École des Beaux-Arts où Penone enseigne. Celui dont l’essayiste et historien de l’art Didier Semin dit qu’il produit « les objets les plus singuliers et les plus captivants de l’art contemporain » est là. Nous découvrons un homme d’une exceptionnelle humanité, à la simplicité silencieuse, à la parole mesurée, souvent comme suspendue. Nous pensions évoquer un possible travail de création « in situ ». Il propose d’aborder l’Ardèche par un très beau et très poétique chemin de traverse : « je suis en ce moment en train de travailler sur un projet qui pourrait éventuellement trouver expression sur le territoire que vous proposez ». Le chemin est sonore. Il passe, ce jour-là, par son téléphone portable qui transite d’oreille en oreille : nous entendons l’enregistrement d’un bref flux sonore râpeux et doux, un frottement, un frisson de cordes côté violon, à la présence infiniment troublante. C’est un échantillon de « la structure musicale des arbres ». La traversée de l’Ardèche selon Penone se fera à l’écoute des arbres.

L’approche peut paraître mystérieuse (elle l’est, au sens profond du mot mystère, « caché, secret »… parfois révélé) mais elle s’inscrit dans le droit fil d’une œuvre qui se déploie autour de l’arbre et, au delà, de tout ce qui unit l’homme au végétal, au minéral : quelle est la nature du corps dans les empreintes, le paysage intérieur de notre boîte crânienne, le parcours de la sève à travers l’arbre… Depuis les années 1970, Penone « écorche » l’arbre, lui retire strate après strate jusqu’à révéler son apparence primitive – « retrouver à l’intérieur du bois la forme du jeune arbre »… En 1973, puis en 1976, il remarque le son produit par le frottement de deux troncs de châtaigniers que le vent rapproche. « Comme si c’était un violon »… Sa main empoigne un bâton qui percute involontairement un tronc. Le tronc résonne « à cause des ondes produites par les fibres de l’arbre, nerveuses et élastiques ». Un son « indéfini dans l’extension de sa vibration ». De là naîtront un livre et une œuvre sonore présentés en 1999 au Musée de Louviers, en Normandie : « Lecture musicale de la structure des arbres ». Traverser l’Ardèche (les Ardèches, comme il dit si justement), sera l’occasion pour Penone de poursuivre sa recherche : l’identité sonore de l’arbre, comme ultime empreinte en creux du végétal, la saisie de l’âme, entre silence et vibration. Il ne s’agit pas de faire œuvre de compositeur mais de passeur.

Giuseppe Penone, jardins du Château du Pin, 12 avril 2011.

Printemps 2011 : Giuseppe Penone est un voyageur ardéchois. Son fils Ruggero, Marco di Castri, l’ingénieur du son, Paolo Favaro, le preneur de son et Gianfranco Barberi, le vidéaste, l’accompagnent. Une semaine d’avril mi-ensoleillée, l’équipe parcourt les sites où sont implantées les quatre associations. La traversée des Ardèches passe par le flanc de la Grotte Chauvet, les torrents de Saint-Pierreville, les calcaires de Lagorce, les terrasses de Saint-Mélany, les escarpes de Fabras. À sa demande, nous avons sélectionné des arbres. Il en retiendra certains, en désignera d’autres, imprévus. Genévriers de Phénicie, châtaigniers, chênes, tilleul, cyprès, noyer et frênes, figuiers, sureau, aulne, micocoulier et buis, cerisier… 34 arbres au total sont au rendez-vous du maillet. Le maillet, manche en bois, masse de caoutchouc, est l’instrument percuteur.

Maillet en main, Penone chemine, escalade – un homme tranquille qui, de pentes en taillis, repère ce qui l’intéresse. Comment deviner les critères qui l’amènent vers tel arbre plutôt que tel autre, noyer centenaire, genévrier rarissime, figuier trapu ou plaqueminier adolescent…? Impossible. Il y a cette marche paisible, celle d’un homme habitué à la nature, en parfaite harmonie avec elle. Il regarde, il s’approche, regarde de plus près, ses doigts fins caressent l’écorce. L’arbre est jaugé : élévation, diamètre, élasticité. Les paysans ardéchois ont ce même regard rapide, cette souplesse d’attention – et l’on se souvient alors des racines rurales du sculpteur.

… Un coup de maillet sur le tronc d’un frêne au mitan d’un bosquet… Celui-là non : trop sec, trop raide. Celui-ci alors, balancé par le vent : Penone nous invite à coller l’oreille au tronc. Coup de maillet. L’onde se répercute, rapide : on entend « sonner » l’arbre. L’étape suivante associe le preneur de son. Le micro, presque au contact de l’écorce, jouxte de quelques centimètres l’impact du maillet. Percussion. Test (deux, trois fois). Changer de place. En trouver une meilleure, davantage appropriée à la prise de son. Ausculter la peau du tilleul un poil plus haut, plus bas. Percussion. C’est la bonne prise… 34 arbres percutés, filmés, photographiés (puis ensuite dûment nommés, notés, diamètres et hauteurs mesurés). Penone quitte l’Ardèche avec autant de sons enregistrés.

Turin, juillet 2011, Penone nous accueille dans son atelier, une ancienne usine. C’est là qu’il travaille, avec parfois, nous dit-il, un seul aide, dans cette clarté grise et blanche… Un pont roulant, des caisses d’emballage empilées. Un tronc de mélèze, gigantesque. Penone est allé le chercher dans la Vallée des Merveilles, au-dessus de Nice : des bûcherons l’avaient informé, explique-t-il, de la présence de mélèzes morts. Plus loin, au sol, des moulages d’écorces en polymère souple évoquent des peaux d’éléphants ; un arbre, couché, en cours d’évidement, et d’autres œuvres en attente : plaques de marbre dont saillent les veines, bronzes qui évoquent le souffle, horizontale de moulages de crânes gigognes d’où jaillit, verticale, une colonne vertébrale en marbre… Aux murs, d’immenses dessins renvoient à des paysages d’épiderme…

Dans la voiture qui nous emmène ensuite vers sa maison, une ancienne ferme, de pierres et de briques, dans la douceur sauvage des monts turinois, Penone parle de lui, de ses racines, des paysages urbains puis campagnards qui défilent… La ferme est très belle. Cernée d’un verger, d’un potager, elle domine une vallée ouverte sur la barrière des Alpes. C’est là, au crépuscule, dans une salle voûtée, que nous écoutons les sons des arbres d’Ardèche. Sur les 34 percutés, Penone en a retenu 14. Les percussions initiales enregistrées ont été décodées par ordinateur, puis transcrites pour violon ou contrebasse numériques, via un logiciel sophistiqué – nous en voyons aussi les partitions papier. La voix douce et nette de Penone désigne d’abord l’arbre : « gelso » (mûrier), « spaccasassi » (micocoulier), « castagno » (châtaignier)… Suivent les enregistrements des percussions, allongées du double de leur durée réelle et répétées sept fois, puis leur transcription pour contrebasse : 14 arbres «sonores »… Une seconde séquence d’écoute offre sept sons d’arbres, sur trois octaves, exécutés ensuite par un violon numérique : mûrier, châtaignier, cyprès, genévrier de Phénicie, chêne, aulne et sureau… À ce que nous avons coutume d’entendre des arbres – leurs bruissements, leurs frottements, leurs cassures, leurs chutes – se substituent l’attaque sonore (la percussion « brute », sa violence) puis des frémissements profonds, des plaintes, des glissements de gouges invisibles, des silences : on songe à l’arrachement de la peau, à une étreinte recommencée à l’infini, une cicatrice jamais fermée : l’arbre se creuse, nous livre son intimité. L’évidement sonore de l’arbre renvoie aussi à l’aérien, à la respiration…

Plus tard, sur la terrasse, autour d’un verre, une surprise nous attend : Penone nous montre une plaque de cuivre gravée, en cours d’exécution. Il prépare une série de sept gravures, inspirées des arbres d’Ardèche. Éditées chez Bernard Chauveau à Paris, accompagnées d’autant de partitions et d’un texte qu’il écrira, elles accompagneront l’écoute des enregistrements dans les expositions d’Ardèche. Sons, partitions et gravures s’appellent « Transcription de la structure musicale des arbres – Ardèche 2011 ». Un étrange fil rouge relie désormais les collines turinoises aux Ardèches.

Pour écouter la transcription musicale d’un chêne, à partir du son capté dans les jardins du Château du Pin, cliquer ci-dessous :

Giuseppe Penone, extrait de « Transcription de la structure musicale des arbres », « Quercia » (chêne), gravure sur cuivre d’un chêne du Château du Pin (Fabras, Ardèche) accompagnée de partition (Editions Bernard Chauveau, Paris 2012).
Giuseppe Penone, Château du Pin, 12 avril 2011.

Eté 2012, Anne-Marie Fijal, compositrice et pianiste, crée au piano une série d’interprétations à partir des sons captés par Giuseppe Penone. Le concert a lieu au Château du Pin (Fabras, Ardèche). Pour écouter des extraits, cliquer ci-dessous.

 

 

PEINTURE DE GUERRE (A PROPOS DE L’OEUVRE DE COLETTE BONZO)

Colette Bonzo (1917-1967), « Combat de Coqs 2 », huile sur toile, 2m x 2m, 1962.
Château-Musée de Tournon-sur-Rhône.
Photographie Daniel Ponsard.

Peinture de guerre… Peinture qui naît pendant la guerre, qui naît de la guerre, la seconde, la mondiale. Qui naît pas très loin du front, dans le Nord de la France – non seulement parce que Colette Bonzo y a une partie de ses origines, mais parce qu’elle est « perdue », là-bas, dans ces villages où Elie, son mari, tout jeune médecin, effectue des remplacements. Elle est seule, souvent. Il y a les bombardements, le grondement des canons. Une nuit, elle veut se défenestrer. Elie arrivera à temps pour l’en empêcher. Il lui aménera des couleurs, des couleurs pour peindre dans cette nuit de l’esprit, nuit des temps de guerre. Elle l’accompagnera aussi souvent dans les fermes où il accouche, opère, est face à la souffrance, à la mort. Elle peindra désormais.

Si j’insiste sur ce que je sais de ces premiers moments de peintre, c’est qu’ils me semblent ouvrir ce que sera cette œuvre. Les premiers tableaux ? Un charnier –  Büchenwald  -, l’enlacement de deux amoureux (Le Baiser )… Le climat du Nord, la clameur sourde des teintes, brassées d’une pâte truculente, et jusqu’aux fameux pavés, et des cieux souvent immenses, lyriques : un « bain », une « soupe » primitive qui baigne ses « créatures ». Elle dit : « mes créatures » en parlant de ses toiles, et elle y jette son monde intérieur.

Peinture de guerre pour une femme libre hantée par le drame humain, drame qu’elle dénonce, loin de toute école, même si on y décèle des parentés avec un Soutine, un Rouault par exemple. Peinture d’un quotidien humain marqué par les étapes de la vie, naissance, mariage, enterrement (autant de toiles éponymes), une vie secouée par la souffrance, la guerre, les catastrophes. Pas de trêve pour le peintre. Colette Bonzo, à travers son œuvre entier, est un témoin engagé socialement, politiquement, religieusement (elle est profondément croyante). Elle dénonce et questionne à la fois la condition humaine au sens où l’entend Malraux. Elle tient, au travers de son œuvre, le journal d’une vie, la sienne, pour autant qu’il épouse la vie de ses semblables, pour autant qu’il rencontre l’Homme. Sa peinture est une œuvre de résistance violente. Colette Bonzo est en « service commandé ». Commandé par sa propre exigence intérieure et par l’état du monde. Elle va, au travers de ses tableaux, de ses dessins, de ses gravures, dénoncer la peine de mort – mais cette dénonciation d’un arsenal législatif barbare se double d’une interrogation pascalienne (nous sommes tous des condamnés à mort). Si elle attaque les pouvoirs politiques avec un grand tableau, Les Mangeurs de mouton – les puissances politiques, économiques, financières, scientifiques et religieuses dévorent dans un banquet les moutons que nous sommes -, elle peint en parallèle une Cène où le mouton s’est métamorphosé en agneau pascal… En peignant Le Cataclysme (autre grand tableau d’une violence extrême), elle songe à la fois à l’apocalypse d’une guerre nucléaire et à une séquence possible de l’Apocalypse. Peintre d’Histoire, pourquoi pas, ancré dans son époque, entre Büchenwald, Hiroshima et Guerre froide, elle ne milite jamais au premier degré : chez ce peintre, c’est l’âme qui est militante. Elle rend compte (au travers de grands formats souvent, il lui faut de l’espace pour lutter) de la cruauté et de la beauté du cosmos, elle lui cherche un sens. Si elle dénonce l’exploitation de l’homme par l’homme – et l’exploitation de l’animal par l’homme -, si elle est rebelle à toute superficialité, à toute approche uniquement esthétique, « décorative », à toute négation de l’art, si même elle est infiniment méfiante par rapport à l’abstraction, c’est parce que, pour elle, l’art est « sacré ». Cette mystique de l’art, Colette Bonzo, la conforte à travers des thèmes religieux (crucifixion, cène…) et des textes où elle place clairement l’artiste devant ses responsabilités. Surtout, elle l’amène à installer l’homme au centre de la création…y compris artistique. Les couleurs, ces rouges, ces bleus dont elle use avec toujours plus de virulence au fil de sa brève carrière (20 ans), le peintre leur refuse toute flatterie : elles sont, dit-elle, une «nécessité psychique ». Il en va de même des déformations des corps (qui apparentent son œuvre à l’expressionnisme) : comme s’il fallait rompre le corps (on pense au pain rompu par le Christ) pour, sous sa brutalité, y chercher le mystère de la création. Peut-être est-elle en quête de l’ordre dans le désordre organique.

Colette Bonzo n’est pas une théoricienne de la peinture. Pour elle, l’œuvre peinte est porteuse d’un engagement, d’un idéal. Elle est le reflet d’une vie, la sienne, plongée dans le monde tel qu’il est. Sa vie se confond vraiment avec son œuvre. On y retrouve sans barrières son amour de la vie, son goût de la difficulté (parce qu’il faut vaincre la difficulté, chercher à atteindre ce qui est hors d’atteinte), ses souffrances physiques et morales. Ce peintre « mystique » du quotidien est aussi un peintre populaire : elle parle du peuple, les hommes qu’elle peint sont identifiables, marqués par l’âge, le temps qui passe, leur métier, leurs passions les plus crues, leurs beautés et leurs perversions. Colette Bonzo aime Edith Piaf, Jacques Brel, les chanteuses de blues, les bals musettes, les auto-tamponneuses. Elle assiste à des défilés militaires, va à des combats de boxe ou de catch, elle s’attarde aux étals de boucherie et la morgue la fascine (tableaux ou fusains à la clé de tout cela). Elle aime aussi la profusion des fleurs, leur magnificence. Les roses prolifèrent dans son œuvre, magnifiques, inquiétantes, cannibales. Elle dit qu’elles sont « insolentes », un mot qu’elle emploie aussi à propos d’un de ses nus féminin. Colette Bonzo aussi est insolente. Une insolente qui lit Simone Weil et Teilhard de Chardin, le Journal de Delacroix, le Bernanos des Grands cimetières sous la lune et du Dialogue des Carmélites.

Je ne résiste pas à citer la préface que Paul Fort écrit en 1952, en préface à sa première grande exposition, à la Galerie de la Rue du Bac :

Bonzo nous apporte dans sa manière de dispenser la lumière une exubérance constamment soutenue par l’éclat des couleurs.

Et contraste encore plus frappant – comme si la nature violentée se vengeait de ses grands dépouillements – notre artiste a une richesse, une truculence de pâte et des folies de coups de brosse qui feront béer, voire effaroucheront peut-être plus d’un spectateur.

Ces marques, contradictoires en apparence, ne sentent pas le « surfait », le « trop d’effets d’efforts » disait Laforgue. Elles sont imposées à l’artiste par son tempérament et suffiraient déjà à situer le climat de ses peintures.

Non pas peinture de rêve, mais bien plutôt peinture de visionnaire. Dante et nenni Verlaine ; Grünewald sans doute, Goya ; non point Watteau ni Corot. Car si ses personnages, ses paysages, sont lourds de matière, ils s’en échappent par un lyrisme hors-mesure qui empoigne quiconque a su bien regarder, sans parti pris, une toile – fût-elle gigantesque – de Bonzo.

Pour moi, face à ces fières œuvres, je retrouve le même émerveillement que j’eus, adolescent, devant les premières révélations de Gauguin, Toulouse-Lautrec, Bonnard, Vuillard, puis de Braque et de Picasso.

Visionnaire… Colette Bonzo dit elle-même, parlant de son oeuvre : « Je suis une visionnaire qui n’a pas les yeux levés au ciel. »

Une visionnaire qui n’a pas les yeux levés au ciel prend le monde en pleine gueule (la sienne était belle, harmonieuse). A suivre des pistes j’irai du côté de Francis Bacon. Mais voilà : il y a du Delacroix en elle. Il faut des thèmes. Des personnages. Des envols de matière. De la figuration aussi. Ce qui fait (encore) peur. Notre peintre est difficile à classer. On dit « expressionniste »… Le mot me fait penser à Baselitz, aux corps qui chutent. Chez Colette Bonzo, le corps est le plus souvent vertical, ancré dans la terre. Les personnages regardent le spectateur, marchent vers lui. Ou vers ce qui est au-delà du spectateur. Vers quelque chose d’invisible. Ils suivent leur piste. Ils ne savent pas vraiment où ils vont. Mais ils y vont. La matière picturale fait partie de leurs gènes. La couleur. Le rythme de la couleur, née sans dessin préalable – Colette Bonzo peint très vite, en état d’urgence, comme si elle pressentait que sa vie serait courte.

Le premier choc pictural de Colette Bonzo ? Les Nymphéas de Monet. Après, elle aime Delacroix bien sûr, et Rouault (celui du Miserere surtout), Soutine et (en vrac) Cézanne, Chagall, Picasso avec un bémol, les Buffet de la première période, Manessier. Elle n’aime guère Matisse. En sculpture, il y a Germaine Richier. Je me souviens qu’elle rencontre le Norvégien Erik Jöannessen : grâce à elle, il exposera ses peintures au Petit Palais, ses gravures à la BN. Les pistes ne sont pas à chercher de ces côtés-là. Elle est trop isolée, n’a guère de rapports avec les courants artistiques dont elle est contemporaine. Elle dit que trop d’artistes sont des « fumistes » (et n’a sans doute pas tort), elle dénonce les mafias qui orchestrent le monde de l’art (et elle a bien raison). Elle signe des manifestes avec Bernard Lorjou contre les « fumistes de l’art » (artistes, conservateurs, critiques, marchands), elle expose même, avec lui, une immense toile-charge, Les Bouffons de la Peinture, aux plafonds du Grand-Palais. Parfois, elle s’amuse : avec la complicité de son mari (médecin) elle invente le syndrome de l’Abstract-stress, d’où il ressort qu’un artiste abusant de l’abstraction prend de gros risques du côté de l’hypertension. Le Times et le Spiegel publieront à ce sujet de très sérieux articles, « preuves » médicales à l’appui !… Elle loupe le coche quand un critique d’art connu veut la « manager » moyennant un don en tableaux. Elle le re-loupe quand une grosse galerie veut la mettre sous contrat (elle trouve trop grossier le marchand). Elle le re-re-loupe quand elle refuse l’achat d’une de ses grandes toiles (La procession noire) par le Musée National d’Art Moderne, via Bernard Dorival, au motif que le prix proposé est ridicule. Elle refuse d’exposer à Moscou peu après que l’Union Soviétique ait envahi la Hongrie, même si L’Humanité la couvre d’éloges, ou la revue Europe… Cette insolente est vraiment rebelle. Elle n’aura pas eu la colère et le chagrin d’entendre, plusieurs années après sa mort, un délégué aux arts plastiques (très gêné) et un inspecteur général de la création artistique (pas du tout gêné) énoncer à la fois un jugement négatif sur son œuvre et conseiller de la montrer à Jean Clair…Ou d’entendre tel grand galeriste déclarer que 1) l’œuvre n’est pas assez abondante pour être exploitée et 2) qu’elle est « muséale » (?)… Ou tel autre célèbre galeriste dire, après avoir longuement regardé ses tableaux, qu’à l’heure actuelle il n’y a pas de place pour cette œuvre ni dans les musées ni dans des galeries importantes…et qu’il faudra savoir attendre. Aurait-elle été consolée par Pierre-Jean-Jouve qui estima qu’il fallait en parler à Malraux (mais ne le fit pas) ? Ou par Max-Pol Fouchet qui accepta d’écrire tout à fait bénévolement une belle préface pour une rétrospective au château de Saint-Ouen…mais qui m’expliqua qu’il ne pouvait lui consacrer une des émissions télé qu’il animait, parce que, n’est-ce pas, on ne fait pas ce qu’on veut…

J’oubliais de dire que l’œuvre n’est pas cotée. Qu’elle ne figure donc pas dans le Bénézit. Que, par les hasards d’une succession, une de ses toiles figure dans les collections du Musée de Bordeaux. Et que, Dieu soit loué, depuis sept ans, les toiles de Colette Bonzo, présentées en Ardèche, ont été vues par à peu près 5000 personnes…

(2002)