Fatras et miscellanées

 

Markus Raetz, « Non-fumée », 1990-1992. Fonte partiellement rouillée peinte à l’huile de lin brûlée, support en carton cylindrique, 165,2 x 50 x 26,5 cm, Musée cantonal des beaux-arts, Lausanne – photo ADAGP Paris 2013 Nora Rupp.

Fatras, subst. masc.

Fam., gén. employé au sing.

A.− Amas confus, désordonné, de choses hétéroclites. Un fatras de livres, de paperasses. Synon. fouillis. J’ai fait toutes ces découvertes dans l’énorme fatras des papiers de mon père (Courier, Lettres Fr. et It.,1816, p. 873). Un fatras de chaises réduites à l’état de fagots (Malraux, Espoir,1937, p. 847):

1. Hier, en essayant de mettre un peu d’ordre dans le fatras de ma bibliothèque, j’ai retrouvé le vieux livre dans lequel ma mère m’a appris à lire. Coppée, Bonne souffr.,1898, p. 88.

B.− Au fig. Ramassis d’idées, de paroles et surtout d’écrits, formant un ensemble disparate et incohérent. Fatras académique, philosophique, scientifique. C’est [un poème de V. Hugo] un fatras, un fouillis, un amoncellement de littérature (Péguy, V.-M., comte Hugo,1910, p. 763). L’univers intellectuel était pour moi un vaste fatras où je me dirigeais à tâtons (Beauvoir, Mém. j. fille,1958, p. 343).

Miscellanées, subst. fém. plur.

Littér. Recueil d’écrits divers, littéraires ou scientifiques. M. Villemain aussi a, depuis peu, redoublé de mélanges littéraires, et il a prodigué ses miscellanées brillantes (SainteBeuve,Caus. lundi,t.6, 1851-62, p.160).

P. anal. J’ai pris l’habitude de faire tous les soirs le relevé de mes tablettes sur de petits carrés de papier (…). Je jette pêle-mêle dans un carton toutes ces bribes, dont je me sers ensuite pour composer mes articles hebdomadaires. Pressé par le tems (…), je vais aujourd’hui puiser au hasard dans ces miscellanées (Jouy,Hermite,t.2, 1812, p.148).

 

PARFUMS

Il n’y a pas de parfums innocents. Le plus frais, le plus cristallin n’est pas une preuve de vertu mais un subtil trompe-l’œil olfactif où fleurs et glandes, fruits et racines secrètent des effusions silencieuses, persistantes et fugaces. Sublimer l’odeur d’une peau, est-ce lui ôter son masque, la masquer, la rendre imprévue ? Griserie dilatant les pores pour mieux, atteindre l’être, voyage d’une essence dans la forêt des sens, le parfum capture la pulsion, l’égare dans les fourrés, les vallées, les dunes et les sillons, les coins secrets, suaves et sauvages, interdits et suggérés – alors, l’ayant apprivoisée, il l’enlace et s’évapore.

“Tu sens bon” : quoi de plus doux, de plus excitant à entendre, où le sens le plus archaïque (l’odorat), se combine à l’évocation du toucher et de l’appétit. Voici l’animal, le cannibale, la trace conduisant au gibier, métamorphosés en fragrance. “Ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau”, écrivait Valéry. Sur la grande scène du désir, l’empreinte ruse pour parvenir à ses fins : la séduction, socialisée, polie, parfaite, tressant des louanges au corps, le voilant et le dévoilant d’une aura olfactive, titillant la mémoire, la renvoie aux roses et au musc, au benjoin et au cèdre, au patchouli et à l’orchidée cattleya chère à Marcel Proust – en un paradis terrestre pour Adam et Eve encore en odeur de sainteté.

De peur que ce paysage (Eden où vivre en harmonie avec une nature idyllique) ne s’évanouisse, nous l’avons mis en flacon. Le parfum n’encense plus les divinités, il enchante la peau – chaque femme, chaque homme laissant derrière soi un souvenir captieux, devient une image olfactive littéralement adorable. Une icône traverse les rues, les restaurants, les bureaux et les conseils d’administration nimbée d’un mystère d’autant plus efficace qu’il est évanescent. Calme ou capricieuse, volatile ou tenace, la tête fraîche ou provocante, le cœur épicé ou fleuri, le corps ambré et chaud, elle distille son charme dans un ascenseur, une limousine, un slow, un baiser. L’effluve, cette caresse de la narine, embrasse la démocratie. L’intimité, exquise et forcément luxueuse, devient le secret le mieux répandu.

L’industrie, la publicité et la science font le reste. Psychologie et statistiques à l’appui, des études prétendent que les fragrances déclenchent joie, sensualité, détente et stimulation, ou bien irritation, stress, dépression et apathie. Le monde serait donc mené par le bout du nez et l’on se prend à rêver d’une parfumothérapie où violette, bergamote, héliotrope et vétiver damneraient le pion au Prozac, où le divan post-freudien ne serait que calme et volupté.

L’emballage, le flaconnage et le vocabulaire, relayés par les médias, embarquent le consommateur vers une Cythère où il voit, touche, entend le parfum avant de le humer. La cellophane craque de reflets ; le carton est arc-en-ciel rehaussé d’une voie lactée de satin ou de velours ; le verre est taillé, sculpté, teinté parfois ou sablé ; les mots enfin enveloppent le produit d’hyperboles, jeux de rôles pour une mise en scène à facettes où l’or, l’écologie, l’œnologie, l’astronomie, l’érotisme, la haute couture, l’architecture, l’exotisme et la musique peignent un écrin de songes – acquérir une essence, fût-ce dans un grand magasin, donne alors la sensation de s’approprier une œuvre d’art, un multiple que sa rencontre avec chaque corps transformera peut-être en chef-d’œuvre unique.

La multiplication des parfums, de leurs déclinaisons en eaux de parfum, eaux de toilette et cosmétiques (une bonne vingtaine de nouveautés pour l’automne), loin de lasser, ravit. Les temps, depuis lurette, ne sont plus à la fidélité mais au tricotage des modes et des humeurs, du fantasque et du fantasme. Fantaisie ou instabilité, valse hésitation ou coup de cœur ? Floral, boisé, fruité, sec ? Oriental, tropical, romantique, rond, céleste, exquis, discret, velouté, indiscipliné, suave ? On pique dans la palette odorante, on change de parfum comme de chemise, on essaye, on virevolte, sans qu’aucune tendance olfactive précise se dégage. Idem des “emballages”, tour à tour sculptés, simples ou classiques, et des noms où, de “Premiers Figuiers” en “Nagada” et “Jaipur”, l’exotisme le dispute à la tradition. L’époque, éclatée, violente, fragile et sophistiquée, est à l’irisation des goûts en prise sur la vitesse, sur la collision de la crise, des angoisses, du raffinement, des voluptés – glissandos ludiques où l’identité n’est plus une mais infiniment complexe, miroitante, raffolant d’affoler et de ses propres affolements, capricieuse comme l’effluve au vent du désir.

(in Jardin des Modes n° 182 / septembre 1994)

 

 

BRÈVES (2020-2021)

 

Chaque nuit, au moment d’aller dormir, j’ouvre la porte-fenêtre. Quels que soient l’heure, le froid, la pluie, je regarde le ciel envahi. Brouillard, nuages, étoiles. J’aspire pour continuer à vivre. Quels que soient la tristesse ou l’engourdissement, la fatigue, l’envie d’aller me blottir, ailes repliées, aux pieds de la femme que j’aime (griffon de pierre assoupi aux pieds de sa gisante), le rituel s’impose. Ombre des arbres sous le vent, leur immobilité, frôlement –sangliers dans la ronce –, aboie d’un chevreuil en rut, hululements, chauve-souris, frémissements rompus par le grognement d’une voiture, éclats de phares éclaboussant les frênes : j’aspire l’énergie de la nuit. Accoudé au balustre, je contemple l’état de la voûte céleste, son infinie solitude, mon propre exil – lieu commun, savoureux. Ma vie, paraît-il, dépend de cette minute d’observation.

*

 

La nuit pour se débattre, chaque nuit les frissons, le hoquet des cauchemars – ou simple plongeon des rêves. Le plongeoir ondule sous le poids des corps. Le corps expédié dans l’eau du songe ne flotte pas. Il coule. Le fond du bassin, tapissé de céramiques, ondule lui aussi. Rester là, dans les vibrations aquatiques. Le temps nécessaire pour sauver sa peau s’esquive. Impossible de remonter à la surface. Un bras s’enfonce dans l’eau, un secours possible, une main à saisir – mais elle divague, frôle mon cou. Voici les bulles, l’oxygène s’échappe. La main ressemble à un arbre, une branche d’arbre, une souche. Elle remonte seule à la surface, tournoie, pivote. On dirait des pales d’hélicoptère, une rame secouant l’onde, doucement s’y enfonçant. Tout cela dans un grand silence.

*

 

Je me suis toujours fait doubler. L’incertitude vient de là. Doublé à gauche, doublé à droite. On m’a conseillé de filer droit. Je me suis procuré des œillères. J’avance comme un cheval borgne, un canasson aveugle. Mes souliers sont des sabots ferrés. On me dit alors que je me trompe : je suis juste un remplaçant prêt à remplacer n’importe qui n’importe quand. Il faut de la persévérance, du doigté – servir de transition est à ce prix. Donc j’avance, recule, change de braquet, m’efface. On me jette une obole, je la place dans ma bouche : elle m’ouvrira les portes d’un autre monde – mais je l’avale, étouffe, la recrache. Je suis une doublure payée en monnaie de singe.

*

 

Arrivé au bord du toit, le chien se penche et, du haut des six étages, contemple la rue. Nul vertige. Puis il regarde l’immeuble d’en face, l’école primaire, une classe éclairée. Les élèves voient le chien, cela ne les inquiète pas. Quelques uns se lèvent, s’approchent de la fenêtre, les autres les imitent. L’institutrice elle aussi regarde puis rétablit l’ordre. Les élèves se rassoient. Le cliquetis des griffes du chien sur le zinc reprend. Il tourne en rond, cherche la sortie. La porte qui lui permet de quitter la toiture est close.

*

 

Ce bras passé sous le mien, sa voix : « Je ne veux pas m’imposer ». C’est un bras très léger qui m’enserre. Impossible d’échapper – juste, à la dérobée, regarder le profil de la passante. Sa jeunesse capture la mienne. Ainsi, menottés, nous remontons le boulevard puis l’escalier, ouvrons la porte de la chambre minable où trônent le bidet, le lavabo, le lit : triste décorum pour la cérémonie. Je ne pense plus à rien. Seule cette tension, sourde, entêtante : le ventre réclame son dû. Etre ici sans l’avoir désiré ? Jusqu’au dénouement banal. Je suis absent. Elle me quitte, me laisse son numéro de téléphone. Plus tard, j’appelle. Personne ne répond jamais. J’oublie son prénom.

*

 

Je la regarde se délasser, fumer après. Elle ne m’aime pas, se demande ce qu’elle fait là avec moi ; pourquoi mon sexe pénètre sa bouche, pourquoi elle se laisse faire. Ce qu’elle aime, c’est apparaître avec ses vêtements griffés – non par les chats mais par les couturiers – et me demander ce que j’en pense. Puis, puisqu’il le faut, ôter sa robe, attendre mes compliments, offrir ses fesses aux caresses, son sexe au coït. Ce qu’elle veut, je l’ignore. Elle attend. Ensuite nous papotons en buvant du thé, en dégustant des sucreries. Enfin, elle me raccompagne jusqu’à la porte – jusqu’à la prochaine fois ? Je descends l’escalier, il tourne dans le vide. Où aller si je ne reviens plus ?

*

 

Sous l’écorce se cachent des ombres, des soupçons et des voiles. Ces voiles, sitôt enlevés, montrent mirages et fantômes, imitations, masques. La tournure de sa vie tantôt dessine la bienséance, tantôt la singerie et le tape-à-l’œil, l’ostentation vulgaire. Elle n’est que vestiges, figures non-plausibles. Dévêtue, elle n’apparaît pas nue : à peine symbole dont on déboutonne la livrée, effigie à contourner en risquant un pronostic : le vernis de l’apparence craque, son éclat s’émiette, se fissure – elle deviendra idée vague de ce qu’une femme n’est pas, son absurde allégorie, son mystère faux-semblant. Faut-il un chiffre pour déchiffrer l’apparence, un code secret, une grille ? Je l’ignore et tâtonne. La grille, pourvue de barreaux transparents, me tient prisonnier.

*

 

Demain demain, je dis demain sans après, comme hier je disais demain sans y croire – juste une allusion, comme un calcul dérisoire. Une boiterie. Impossible de sauter par dessus le fil, de passer dessous. Le fil s’éloigne, se rapproche. Sans doute est-il élastique. Qui m’a dit de suivre le fil ? Je m’y emploie, il brûle la main, incise les doigts. Je continue sans comprendre qu’il se déroule à l’infini, suggère un paysage à reculons. La brume et le ravin derrière demain.

*

 

Dans la loge, déjà, elle se tord les mains, pour de bon je crois. Elle franchit les coulisses, avance sur le plateau, sous les projecteurs violents. Sa robe grise balaie le sol. Elle se tord les mains, avance encore, s’arrête comme l’ordonnent les didascalies. Je la suis comme son ombre. Elle transpire de plus en plus, son odeur est un parfum délicieux. Je n’ai pas grand chose à faire : la contourner, poser un genou à terre, délivrer un message et m’absenter. Demain, ce sera pareil, j’attendrai qu’elle entre en scène pour, aussitôt, la suivre, attendre sa suée qui, chaque soir, m’est davantage familière. A défaut de poser mes lèvres sur sa nuque, son dos, je poserai un genou à terre : « Ah ! Madame, apprenez quel malheur nous menace. » Je dirai cela et la suite annonçant révolte et barbarie – sans avouer misère : comment oser poser la bouche sur sa peau. L’odeur d’une reine, le messager s’en contente.

*

 

Le bois sacré où dansent les nymphes n’est qu’une rue sombre, étroite, bordée d’immeubles roides. Leur élégance un rituel glacé, hivernal. Il va pleuvoir. Il pleut. Coincé derrière la vitre, j’observe leur manège étranger – femmes hors d’atteinte sauf en regard. Elles sont mannequins, mot immobile, funèbre, tandis qu’elles s’agitent, défilent devant d’autres femmes assises – ce que je vois l’atteste. Mon front heurte la vitre, mes yeux s’incrustent, ma main droite caresse la buée. En face, le paravent se déplie, coulisse où les nymphes se changent en mannequins, dressent leurs bras vers le plafond, enfilent leurs vêtures, puis entrent en scène, paradent. De loin – depuis l’autre bord de la rue – l’image est abstraite, le manège improbable, muet. Le paradis est en face, je ne sais quelle prière lancer pour y accéder. Mes ongles grattent la vitre. Elles sont mannequins, je suis fantoche.

*

 

Pour créer un parfum, trois notes à combiner : tête, cœur, fond. Fraîche, la note de tête ? Une larme de marquise – il convient de la faire sangloter, lui chuchoter : c’est moi, c’est nous, toujours nous deux, liés à vie. Pour la note de cœur, ausculter la marquise, violemment : imprimer l’oreille sur le sein gauche – la note de cœur, l’âme du parfum, épicée, s’exhale par le téton. L’âme s’épanche des heures durant. Reste la note de fond : on la recueille au mitan boisé de la marquise – pour cela, enfoncer son vit dans la vulve jusqu’à ce que la marquise crie à la boucherie. Ainsi naît « Cramoise », parfum sans avenir, avanie de remugle.

*

 

Elle m’explore, me palpe, me retourne, elle me connaît sous toutes les coutures. Inutile de lui cacher quoi que ce soit. Je lui dis bonjour, elle sait déjà que la désire. Avant même que je la salue, poliment, à la neutre, elle flaire le truc. Donc je me tais ? Cela ne sert à rien : elle hume mes convoitises. « Ça te démange ? » dit-elle. Aussitôt je me gratte. « Tu as des puces ? ». D’autres seraient vexés, pas moi. Je montre mon sexe érigé. Veut-elle sucer mes puces ? Elle sait que oui mais ne bronche pas. A moins qu’elle ne veuille pas – ce qu’elle passe sous silence. Nous persévérons ainsi – à l’inconnu, jusqu’à la tombée du jour ou de la nuit, à nous gratter furieusement, jusqu’au sang, avec ou sans passion.

*

 

Bras ouverts, je cours vers elle, tourbillonne, repars. Poussant mon cerceau, je reviens. Le cerceau cogne le socle et je m’excuse. Les roses parfument le grand jardin. Depuis le bassin, le vent emporte des gouttelettes jusqu’aux pieds de la statue qu’elles noircissent un instant. Je pose les mains sur cette humidité fugitive, suce alors mes doigts : quelque chose de la vie de la statue naît en moi – cela me fait trembler, parfois gémir. Elle, la statue, reste immuable, regard fixe vers le lointain. La nuit, avant de m’endormir, je récite une prière, toujours la même : que tu viennes à moi, que tu quittes ton piédestal, que se déplient enfin tes bras, que tes cuisses avancent, que ton ventre gonfle… Le sommeil m’enveloppe.

*

 

Mon palpitant a la godille ? Je bois. Ma cervelle a la godille ? Je rame. Mon zig a la godille ? J’esbrouffe. La vie n’est pas si compliquée. La femme impossible passe au coin de la rue ? Je la hèle. « Oui ? », dit-elle. Cela me coupe le sifflet. J’ai le truculent de travers. La femme vient vers moi : « Oui ? ». Quoi répondre ? Mon truculent a l’aveuglette. Je me planque derrière mon ombre. La femme avance toujours. Elle piétine mon clair-obscur, me drosse à coups de oui. Sa paume, soudain, cogne mon plexus – là siège mon âme. Mes capillaires battent la vadrouille. Au dernier oui, je tombe vasouille. Plus jamais héler la femme impossible. Plus jamais. Craché, juré.

*

 

L’escargot est majestueux – un Bourgogne traverse la sente, tranquille, ondulant à peine, escalade une feuille trempée, une autre. Le voici sur ma cheville, ma jambe. La grimpette s’achève sur mon cou. La succion chatouille. Je devrais enlever l’escargot, le déposer sur les feuilles pourries, sur les pierres humides de rosée. Je préfère le garder sur moi, collé. Il ne bouge plus. Drôle de baiser. Subtile aspiration. Il grignote mon épiderme. Ainsi frémissent les lèvres adorées sur ma peau, les muqueuses habiles autour de mon sexe… Adolescent, je rêvais d’être hermaphrodite : tel Hermès conduire les vents, mener les âmes aux Enfers ; telle Aphrodite, incarner amour, sexe, beauté : de front mener l’attelage de la femme et de l’homme… Sur moi, l’escargot joue son prélude. Il se déploie, m’enlace, bave, m’injecte son mucus à la jugulaire – rien qu’une petite piqûre mouillée. Ainsi folâtre la musique hermaphrodite. Dans quelques jours, j’irai pondre derrière le magnolia.

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Personne ne m’oblige à répondre à ta lettre. Rien ni personne à écrire que je ne veux pas d’enfant de moi – nulle réplique, même partagée. Je porte trop de haine, trop d’indifférence pour délivrer un sosie, fût-ce sa moitié. Ça siffle dans mon cœur, mon sexe. J’ai l’âme boueuse et la garde. Mettre au monde est un suicide. Je refuse, Chère Amour, une tuerie par procuration… Je n’écrirai pas ma lettre, ne l’enverrai pas. Si je l’écris, je l’avalerai… Quel avortement de ne pas t’écrire combien je t’aime d’avoir pensé à notre descendance. Nous aurions eu un beau bébé – ou, plus drôle, des jumeaux : nous les aurions regardés vieillir, ils nous auraient enterrés… J’ai vraiment le mal du pays, le cafard de ton tendre pays.

*

 

Un sein glabre est un vrai sein. Qu’il pousse des poils à l’aréole m’inquiète. Le sein n’est plus vraiment un sein : plutôt un objet flou, une trace d’homme, un soupçon de viril. En découvrant le poil, j’en reste baba. J’ai envie de tirer dessus mais je n’ose. Je le laisse juste filer entre pouce et index. Ça la fait rire. Après je veux téter. J’ai oublié depuis longtemps le mode d’emploi : il faut qu’elle m’explique. A force d’application j’arrive à titiller, à suçoter. En même temps je louche sur le poil : ma salive l’a collé, il dessine un zigzag sur la peau. Je délaisse le téton pour contempler le poil : châtain clair, deux centimètres de long, extrême finesse – je la complimente. Elle me dit : « Regarde-le bien. Maintenant, tu l’enlèves ». Alors, j’arrache le poil – je dois tirer fort, un coup sec. Elle ne crie pas, crispe juste la bouche. Elle me murmure à l’oreille : « Il y a d’autres poils. Plus bas ».

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Le truc c’est de suivre les baleines de la bouffante. Tu remontes les fanons, lisses sous les doigts. Les baleines se joignent, encerclées à la taille. Les doigts glissent à plaisir. Tu peux aussi les suivre de la langue, mais tu risques d’y gaspiller ton énergie. Bref, te voici à la taille. Main à gauche, main à droite, tu retires la culotte. Pas de culotte ? Tant mieux. Maintenant tu fouines. Lèvres, languette : tu farfouilles, léchouille, pistonne. L’apnée c’est pas pour les chiens. Pour la chatte, oui. Donc, agrippé aux fesses, tu incrustes ta menteuse. Ça tangue et toi idem. Les cuisses t’encadrent les joues. Rien que de bonnes odeurs. Rien que d’excellentes saveurs. Tu dégustes.

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Enfiler une âme comme on encule, exercice à pratiquer dans une église – peut-être dans le confessionnal moisi – ou la sacristie poussiéreuse, ou dans une de ces cryptes sombres et humides. Oui : le confessionnal, pour son intimité, pour les jeux de mots : con, fesse… Io, son antre de blanche génisse… et ce nnal sent son anal ou ses annales… cela nous expédie au-delà de la mer Ionienne, du côté du Bosphore, en Egypte enfin… Maintenant, s’agenouiller, bredouiller des péchés (dépêcher des péchés)… Comment savoir si l’on a péché, ce que l’on a péché puis ensuite grillé, dégusté – ou bien rejeté, encore vif, dans le torrent des abominations. Le péché reste abstrait. Comment se délivrer d’une abstraction ?

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La nurse dit qu’il faut manger, tout manger. Rien ne doit rester dans l’assiette. Rien. Elle m’enfourne le gosier. Racle l’assiette avec la cuillère. Tout manger, sinon c’est une insulte à la cuisinière, aux pauvres qui, eux, n’ont rien à manger. Je vomis dans l’assiette. Il faut manger le vomi. « Rien dans l’assiette, compris ? ». Oui, manger, vomir, manger vomi. La cuillère est une main. Je mange dans la main. La main, le poignet sont blancs, le fourneau est noir. La nurse m’installe sur le fourneau. Le noir me rassure. Le blanc m’effraie. A force de regarder le noir, j’arrive à respirer – donc à avaler. Ne plus rejeter. Sourire. La nurse me tapote le crâne. « Là, c’est bien. Quand on veut, on peut ». En grandissant, j’ai appris à ne rien vouloir.

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Le pire, c’est de nettoyer la météorite. La garce sue. Au début je me disais cela. Une corvée bi hebdomadaire, quotidienne par temps chaud. J’utilise un chiffon blanc : ainsi apparaissent clairement les squames de la météorite. Au début, je jetais tout. Aujourd’hui, je conserve soigneusement ces traces venues d’ailleurs – rognures de ferrites noires attaquées par la rouille. Leur odeur est forte, tenace, métallique, acide : j’ai fini par aimer le parfum de Camille. Le nettoyage a vite basculé vers les caresses. J’ai remisé le chiffon. De la paume et des doigts j’explore chaque anfractuosité, chaque sillon, chaque cratère de Camille. Je lui susurre des mots inconnus, plaque ma joue contre elle, ma langue se faufile entre ses plis. Je goûte sa sueur. Je me délecte. Dimanche, je l’ai fouraillée. Drôle de sensation. Un jour, Camille et moi parviendrons ensemble à l’orgasme. Je suis prêt à épouser Camille.

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Oui, je vais supprimer cette main, la mienne. Grande est ma colère car cette main sans cesse trébuche et se désole. Sombres, vicieuses, ses veines sont d’étroits nuages. Ses doigts marchent à l’aveugle, ses ongles se recroquevillent. Cette main est une ordure. Parfois elle caresse, tapote, branle. Je vais livrer cette main, la mienne, à la détresse, à la guerre, à la désolation, la dévastation. Je sais : elle agrippera la table, la fenêtre, le cou et les cheveux de mon amante. Il me faudra ruser, risquer un baiser sur la paume, mordiller son gras, lécher sa peau craquelée. Peut-être, alors, desserrera-t-elle son étreinte. Après – jour de nuées et de ténèbres, nuit de tribulation, heure de joyeuse amertume – je dévorerai sa chair.

*

 

Entre nous c’est l’écran. Elle est à cran, je suis à cran. L’engrenage fait un drôle de bruit, un bruit cranté. On joue du crincrin. L’écran clignote, crapote – tant de lucioles ! Tant de luisances et de neige d’avril. Neige d’avril est un rosier prolixe, un luxuriant, un anarchique ? Les pétales s’envolent aux bourrasques. Ils tombent, indistincts, sur elle et moi. Pluie et délice ! Tant d’abondance – nous voici presque ensevelis de blanc. Seules nos têtes, nos lèvres dépassent du monticule. Les pétales protègent nos sexes des injures du temps qui fuit. Ainsi nous demeurons de jeunes créatures et batifolons. De part et d’autre de l’écran nous échangeons des insanités, parfois des invectives – le crincrin, toujours, et ses tourbillons de pixels. Elle dit qu’il faut fermer la télé. Je la ferme.

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J’ai deux poitrines, double respiration, un ambitus du tonnerre. Déplier le soufflet, ouvrir les poumons – presque le même chuintement –, surtout la vibration. Difficile à partager, la vibration. Sans compter les touches, leur clic agaçant… Exciter les hanches ne s’improvise pas. J’apprendrai à contrôler mon souffle – jusqu’au dernier. Mes côtes seront mes hanches, mes poumons… L’idéal serait d’être raccord… Cette vaste poitrine, lourde, souple, gainée, cet instrument à vent étreint ma poitrine… J’ai du remous. Je lutte et maintiens la boîte à frissons… Déplie tes chagrins, vieux pulmonaire, tu deviendras la boîte du diable… Gonfle ton diaphragme… Balade ta soufflerie… Je me dis tout ça… Je vais pas me trancher la carotide ni branler la magouille… Je mettrai des rustines si ça perce, si j’ai le souffle coupé c’est que je gravelle… Je suis une feuille morte, morte sur la route, secouée par le tango, la valse du poumon – c’est la vie qui pianote, avec ses fumées noires, sa fugue… S’abandonner… Tout est dit … J’accorde la victoire au dépliant… J’écarte les bras, les poumons se déploient, je rapproche les bras, titille des doigts, ouvre large la bouche – il en sort de prodigieuses sonorités, de monstrueuses flatulences. Respirer musette sans trimballer l’instrument… Je pars flamber au Balajo… Vive la canaille !

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J’aime deux femmes qui aiment la vodka. Je bois russe et picole en Pologne. Si je mélange, ce n’est pas grave : le principal c’est d’être ivre mort. Deux femmes m’enivrent. Je bois cul sec. J’en laisse pas une goutte. Deux vodkas pour mon harem ! L’une se jette sur mon lit, je divague au goulot. L’autre refuse de m’abreuver ? Je fourre le frigo. Froide, la vodka grimpe au cerveau. Non en vapeur : un coup de poignard, fil aiguisé. Là, ça gigote. Où aller avec cette bouteille ? Ses seins électrifient mais c’est du courant alternatif. Pas touche et bois de l’autre. Au lit, la bouteille cale son cul, son col s’étire jusqu’à mes lèvres. C’est une vraie bonne bouteille. J’aime sucer sa bague, flatter son épaule. Vautré sur son corps, je tête sa piqûre, tatouille le fond de son cul. Oh qu’il est bombé ! Viens que je te bombine… Résultat : zigzags, je croule dans le frigorifique. Qu’elle veuille ou pas, je lippe et m’étanche, je hume, aspire, éponge. Lever le coude jusqu’à la lie, s’inonder l’étincelle. Les paupières palpitent, je perds l’horizon. Je tiens le cap à mort.

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Le petit bourgeois adore les rituels. Il allume la cheminée – un peu de bois acquis chez le bougnat. Il tapote le dessus de lit, lisse son velours framboise. A demi clos, les rideaux mauves diffusent une suavité… Il chantonne « rideaux suaves, suaves rideaux », cela l’enchante. Et bonjour la musique nostalgique. Puis dring. Il reconnaît le coup de sonnette, bref, discret. Elle aussi est discrète, il apprécie. Elle n’est pas du genre à s’imposer, à s’infiltrer. Non : directe, délicate. Il dirait même : pudique. Même nue, elle semble modeste. Elle vient de s’éclipser pour faire pipi. Le petit bourgeois a déjà pissé dans le lavabo, s’est rincé le gland – ce jeune homme est propre. Crépitent les flammes, étincelle la peau de la visiteuse. Tant de blancheur, de variations excitées par le foyer, bientôt par le désir.

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L’épaule d’agneau, comment elle est enveloppée, comment la désenvelopper, comment la préparer, la cuire, la touiller, la patouiller, la condimenter, la faire revenir (retour de l’agneau, séquence 1). Puis comment la découper avec le grand couteau japonais (celui qui coupe même si on ne s’en sert pas), comment le disséquer aussi avec son couteau, sa fourchette, et surtout avec ses dents… Que devient-il ensuite une fois qu’on aura disséqué le mangeur, la mangeuse d’agneau ? « Agneau de Dieu qui enlève les péchés du Monde, prends pitié de moi » Les pieux, les pieuses chient de l’hostie ?

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La marionnette a la tête vide. J’y glisse un doigt, aussitôt elle penche, se redresse, s’agite. La marionnette est un chiffon, un tas de fils. Entre mes mains maladroites, les fils se tendent, elle lève un bras, projette un pied. Faute de patience je n’ai jamais rien pu faire de sérieux avec ces donzelles. Toujours à la rebiffe, toujours – ou à la traîne. Il faut en finir. Demain, je les pendrai, noierai, dégommerai au marteau, au talon. Des semaines, j’ai essayé de leur insuffler vie. J’ai même ébauché une amourette avec Daisy – à cause de sa robe violette, de son teint pâle, j’ai enfilé sa gaine. Ça n’a pas du tout marché : tissu froid et flottant. Peut-être n’ai-je pas su y faire ? Je vais lui donner une seconde chance. Je vais la planquer au-dessus de l’armoire… A demain ma chérie.

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Maki habite une étroite rue parisienne, au cœur du deuxième arrondissement, dans un petit appartement sombre, au premier étage. Minuscule aux grands yeux, perchée sur l’épaule droite de ma maîtresse, elle se dandine à toute vitesse. Elle rêve de s’échapper mais où irait-elle ? On lui a dit qu’elle se ferait écraser par les voitures, de toutes façons le froid la tuerait – lui reste à se blottir entre cou et poitrine, respirer Shalimar, sentir les lèvres chaudes sur son crâne, songer à Madagascar, aux immensités des hauts plateaux d’Andringitra dont on l’a arrachée.

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Elle tourne et retourne les vêtements posés sur les brancards, ses bras nus malaxent les couleurs, les robes, les chemisiers. Le Marché aux Puces est inondé de surplus américains. Pas d’uniformes : des rouges claquant, des roses et du noir, des pois mauves et blancs. La chaleur de l’été attise les odeurs de chiffon. Ses mains brassent le nylon, le satin, les cotons. Quelle robe va-t-elle choisir ? Celle-ci. Elle la déploie. « Qu’en penses-tu ? » Rien. Seulement attendre la fin du remue-ménage, murmurer : « Elle t’iras très bien ». Cette robe grenadine à pois blancs, à taille fine, sans manches – sauf ce froufrou blanc aux épaules. Elle replonge au surplus, extirpe un serpent jaune – écharpe qu’elle me tend pour que j’échappe aux froids à venir.

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Parfois, je passe devant mes portraits sans les saluer – ou bien d’un regard, à peine. Un de trop. L’idéal serait de les décrocher, les retourner contre le mur et, mine de rien, de leur flanquer un bref coup de pied. Frapper l’envers du tableau, cogner l’endroit serait trop risqué. Imaginons la gueule crevée du modèle – moi à cinq ans, moi à seize ans, à douze. Il faut pourtant que j’y pense : savoir ce que le modèle ressent devant son portrait éclaté, déchiré. Ces tableaux peints avec amour – on peut le supposer – les voici débraillés. A découvert. Je n’en veux ni au peintre ni à son modèle mais dans la vie il faut faire des choix. Tu pourrais les vendre, les donner, les abandonner sur un trottoir ? Certes non : je les veux à moi, moi à moi, dans le plus grand des abandons.

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Tous les fantômes sont innocents – ceux dont les pieds dépassent de l’armoire, des rideaux qui masquent les hautes niches ancrées dans le plâtre des murailles. Pas la peine d’avoir peur : on les reconnaît à la pointe de leurs souliers. Le soleil pique à l’aube et les pieds se réveillent, les fantômes se dégourdissent les petons, tout reste en famille. Bientôt je quitterai mon divan, j’émergerai d’un songe visqueux – le poursuivrai à demi. Debout ! Debout ! La porte de l’armoire noire s’ouvre, le rideau pourpre glisse sur sa tringle et je salue l’apparition de la femme ni jeune ni vieille, large figure mangée d’ombre. Elle m’offre sa paume ouverte afin que je l’embrasse – signe d’amitié et d’allégeance récompensée par l’offrande d’une fine, très longue plume de paon. L’oiseau gîte dans le clair-obscur, à peine un zigzag vert et doré offert à la cueillette… Ni jeune ni vieille, mi jeune mi vieille plutôt, sa main est une cupule, son visage incertain. La journée commence. Saluons le silence gris.

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Comme il marchait dans la forêt hivernale, les micmacs ont resurgi – la faute aux châtaigniers emberlificotés, vivants et morts basculés, juste retenus par les vifs, passerelles en désordre des branches, révérence d’un tronc aux écorces éclatés… Il passait là-dedans, il scandait : mic / mac. Les manigances le faisaient rire sous le ciel froid et bleu. Un pas pour mic, un pas pour mac. Les pierres, au sol encombré, le font trébucher – grand mac, petit mic, la rébellion – déséquilibre du corps – engendre tripotage, chaos. Son parcours est voué aux trafics, aux manigances. Ses amours carillonnent. Acteur d’un manège en tourbillon, il trafique sa naissance, ses rencontres, ses souvenirs. Joyeux et sinistre commerce, rosaire qu’il égrène les soirs d’insomnie. Tout n’est que micmacs dans sa vie minuscule.

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Quelque chose se trame à dix mètres. Je vais quitter mon lit, avancer nu dans la chambre, ouvrir une porte, traverser la salle à manger, ouvrir l’autre porte – celle qui donne dans la tour où elles sont allongées dans une demi-pénombre. Le lit a envahi la pièce. Elles ne dorment pas et me regardent, ne disent rien. Quand je m’assieds à leur côté j’ai l’impression que nous sommes là depuis longtemps – où est-ce l’excitation qui gomme le temps écoulé, me laisse en sursis ? Une main s’avance vers moi et je m’allonge, saisis leurs doigts, découvre leurs sexes… Elles sont comme l’eau plate, sourde, étale à l’infini – une eau tiède comme nos caresses. Mon cœur pourtant bat la chamade, mon index furette dans l’étrangeté. J’ignore quelle est ma place – celle qu’on tolère, celle qu’on m’assume, incongrue ou naturelle, mais je sais ce que l’une, saisissant sous le drap mon sexe érigé, dit à l’autre : « Je vais te montrer quelque chose ».

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