Fatras

 

Fatras, subst. masc.

Fam., gén. employé au sing.

A.− Amas confus, désordonné, de choses hétéroclites. Un fatras de livres, de paperasses. Synon. fouillis. J’ai fait toutes ces découvertes dans l’énorme fatras des papiers de mon père (Courier, Lettres Fr. et It.,1816, p. 873). Un fatras de chaises réduites à l’état de fagots (Malraux, Espoir,1937, p. 847):

1. Hier, en essayant de mettre un peu d’ordre dans le fatras de ma bibliothèque, j’ai retrouvé le vieux livre dans lequel ma mère m’a appris à lire. Coppée, Bonne souffr.,1898, p. 88.

B.− Au fig. Ramassis d’idées, de paroles et surtout d’écrits, formant un ensemble disparate et incohérent. Fatras académique, philosophique, scientifique. C’est [un poème de V. Hugo] un fatras, un fouillis, un amoncellement de littérature (Péguy, V.-M., comte Hugo,1910, p. 763). L’univers intellectuel était pour moi un vaste fatras où je me dirigeais à tâtons (Beauvoir, Mém. j. fille,1958, p. 343).

 

PARFUMS

Il n’y a pas de parfums innocents. Le plus frais, le plus cristallin n’est pas une preuve de vertu mais un subtil trompe-l’œil olfactif où fleurs et glandes, fruits et racines secrètent des effusions silencieuses, persistantes et fugaces. Sublimer l’odeur d’une peau, est-ce lui ôter son masque, la masquer, la rendre imprévue ? Griserie dilatant les pores pour mieux, atteindre l’être, voyage d’une essence dans la forêt des sens, le parfum capture la pulsion, l’égare dans les fourrés, les vallées, les dunes et les sillons, les coins secrets, suaves et sauvages, interdits et suggérés – alors, l’ayant apprivoisée, il l’enlace et s’évapore.

“Tu sens bon” : quoi de plus doux, de plus excitant à entendre, où le sens le plus archaïque (l’odorat), se combine à l’évocation du toucher et de l’appétit. Voici l’animal, le cannibale, la trace conduisant au gibier, métamorphosés en fragrance. “Ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau”, écrivait Valéry. Sur la grande scène du désir, l’empreinte ruse pour parvenir à ses fins : la séduction, socialisée, polie, parfaite, tressant des louanges au corps, le voilant et le dévoilant d’une aura olfactive, titillant la mémoire, la renvoie aux roses et au musc, au benjoin et au cèdre, au patchouli et à l’orchidée cattleya chère à Marcel Proust – en un paradis terrestre pour Adam et Eve encore en odeur de sainteté.

De peur que ce paysage (Eden où vivre en harmonie avec une nature idyllique) ne s’évanouisse, nous l’avons mis en flacon. Le parfum n’encense plus les divinités, il enchante la peau – chaque femme, chaque homme laissant derrière soi un souvenir captieux, devient une image olfactive littéralement adorable. Une icône traverse les rues, les restaurants, les bureaux et les conseils d’administration nimbée d’un mystère d’autant plus efficace qu’il est évanescent. Calme ou capricieuse, volatile ou tenace, la tête fraîche ou provocante, le cœur épicé ou fleuri, le corps ambré et chaud, elle distille son charme dans un ascenseur, une limousine, un slow, un baiser. L’effluve, cette caresse de la narine, embrasse la démocratie. L’intimité, exquise et forcément luxueuse, devient le secret le mieux répandu.

L’industrie, la publicité et la science font le reste. Psychologie et statistiques à l’appui, des études prétendent que les fragrances déclenchent joie, sensualité, détente et stimulation, ou bien irritation, stress, dépression et apathie. Le monde serait donc mené par le bout du nez et l’on se prend à rêver d’une parfumothérapie où violette, bergamote, héliotrope et vétiver damneraient le pion au Prozac, où le divan post-freudien ne serait que calme et volupté.

L’emballage, le flaconnage et le vocabulaire, relayés par les médias, embarquent le consommateur vers une Cythère où il voit, touche, entend le parfum avant de le humer. La cellophane craque de reflets ; le carton est arc-en-ciel rehaussé d’une voie lactée de satin ou de velours ; le verre est taillé, sculpté, teinté parfois ou sablé ; les mots enfin enveloppent le produit d’hyperboles, jeux de rôles pour une mise en scène à facettes où l’or, l’écologie, l’œnologie, l’astronomie, l’érotisme, la haute couture, l’architecture, l’exotisme et la musique peignent un écrin de songes – acquérir une essence, fût-ce dans un grand magasin, donne alors la sensation de s’approprier une œuvre d’art, un multiple que sa rencontre avec chaque corps transformera peut-être en chef-d’œuvre unique.

La multiplication des parfums, de leurs déclinaisons en eaux de parfum, eaux de toilette et cosmétiques (une bonne vingtaine de nouveautés pour l’automne), loin de lasser, ravit. Les temps, depuis lurette, ne sont plus à la fidélité mais au tricotage des modes et des humeurs, du fantasque et du fantasme. Fantaisie ou instabilité, valse hésitation ou coup de cœur ? Floral, boisé, fruité, sec ? Oriental, tropical, romantique, rond, céleste, exquis, discret, velouté, indiscipliné, suave ? On pique dans la palette odorante, on change de parfum comme de chemise, on essaye, on virevolte, sans qu’aucune tendance olfactive précise se dégage. Idem des “emballages”, tour à tour sculptés, simples ou classiques, et des noms où, de “Premiers Figuiers” en “Nagada” et “Jaipur”, l’exotisme le dispute à la tradition. L’époque, éclatée, violente, fragile et sophistiquée, est à l’irisation des goûts en prise sur la vitesse, sur la collision de la crise, des angoisses, du raffinement, des voluptés – glissandos ludiques où l’identité n’est plus une mais infiniment complexe, miroitante, raffolant d’affoler et de ses propres affolements, capricieuse comme l’effluve au vent du désir.

(in Jardin des Modes n° 182 / septembre 1994)